Première vraie randonnée en itinérance en haute montagne, et pas des moindres : l’Alta Via 1 dans les Dolomites. La plupart des gens la bouclent en 10 à 12 jours. Avec Sarah, on s’était fixé un objectif un peu fou : la faire en 6.
Le trek en bref
| Durée | 5,5 jours |
| Distance | 130 km |
| Dénivelé positif | 8 000 m |
| Hébergement | Bivouac sous tente (et une grange) |
| Départ / arrivée | Lago di Braies → La Pissa |
Préparer le trek
L’Alta Via 1 n’est pas une boucle : il faut laisser sa voiture quelque part et rejoindre l’autre extrémité. Et très vite, en commençant à organiser, on tombe sur deux constats : les refuges sont complets (comptez au moins un an de réservation à l’avance) et ils sont hors de prix. D’où la grande question : peut-on bivouaquer dans les Dolomites ?
Rejoindre le départ à Lago di Braies
La grande majorité des randonneurs partent de Lago di Braies, le sens nord → sud étant réputé bien plus agréable. On a donc garé la voiture près de l’arrivée, à Belluno, et rejoint le départ en transports en commun.
Prévoyez la journée : plusieurs correspondances, des horaires parfois capricieux selon les jours… Nous sommes partis à 7h00 pour arriver vers 13h30. Le taxi est sans doute possible, mais les tarifs sur place piquent.
La veille, on a dormi à l’hôtel Europa. Le matin, on a laissé la voiture au Parcheggio Palasport, gratuit et à 10 minutes à pied de la gare. Puis l’enchaînement :
| Trajet | Durée | Prix | Où payer |
|---|---|---|---|
| Train Belluno → Calalzo | 1 h | 5,85 € | Au guichet ou sur lefrecce.it |
| Bus ligne 30, Calalzo FS → Cortina (terminus) | 45 min à 1 h | 9,40 € | Guichet, app Dolomitibus ou chauffeur (cash/carte) |
| Bus ligne 445, Cortina → Dobbiaco (terminus) | 1 h | 6,50 € | Guichet, app Dolomitibus ou chauffeur (cash/carte) |
| Bus ligne 442, Dobbiaco (Toblach) → Lago di Braies (Pragser Wildsee) | 28 min | 7 € | Réservation en ligne obligatoire : prags.bz |
Revenir de l’arrivée à Belluno
L’arrivée se fait à La Pissa, un simple arrêt de la ligne de bus 1. Il n’y passe qu’un bus par heure, parfois moins. Notre conseil : tentez le stop en attendant. On a eu de la chance, quelqu’un nous a déposés à Mas, une ville sur la route d’où plusieurs lignes rejoignent Belluno. Beaucoup moins d’attente.
Le bivouac dans les Dolomites : autorisé ou pas ?
Sur internet, on lit tout et son contraire : toléré, interdit, ça dépend… Comme le trek traverse plusieurs régions, certaines en parc naturel et d’autres non, on a contacté les refuges un par un.
La réponse est simple : ce n’est pas autorisé. Et honnêtement, je comprends. Beaucoup de gens confondent bivouac et camping sauvage, et la nature en paie le prix. Si vous le faites malgré tout : tente montée tard, démontée tôt, discrétion totale et rien laissé derrière vous.
Jour 1 : Lago di Braies → entre Sennes et Pederü
Départ tardif, vers 14h00. Avec notre objectif de 6 jours, il va falloir charbonner.
La première heure est un peu pénible : Lago di Braies est un spot ultra touristique où tout le monde veut sa photo du lac ou son tour en barque. Mais dès qu’on attaque la montée, c’est beau. Le vrai choc, c’est l’arrivée sur le plateau du Rifugio Biella : un changement de décor radical, incroyable.

Mini pause pour un coca et un peu de sucre… et c’est le drame : Sarah commande un cheesecake. Il est exceptionnel. C’est le début d’une longue série de tartes et gâteaux dans quasiment tous les refuges qu’on croisera.
On repart vers le Rifugio Sennes. Juste à côté, des vaches magnifiques, comme sur Instagram, et un petit veau surexcité qui court dans tous les sens, s’approche de nous puis repart en galopant, exactement comme un chien. Un moment hors du temps.
Plutôt que de s’arrêter à Sennes (14,8 km au compteur), on pousse vers le Rifugio Pederü pour dormir quelque part entre les deux.

En chemin, on aperçoit une biche dans la forêt. On l’observe, on continue… puis on réalise qu’on ne trouvera rien plus loin. Demi-tour sur 500 mètres : on plante la tente pile là où on l’avait vue. Comme un signe.
Bilan du jour : 17,3 km · D+ 982 m · D- 644 m · altitude max 2 389 m
Jour 2 : Pederü → Rifugio Dibona
La journée commence par une descente assez rude vers le Rifugio Pederü, dans une vallée sans grand charme. Portes automatiques, paiement par carte partout : c’est là qu’on comprend que les refuges italiens tiennent davantage de l’hôtel que du refuge.
L’idée était de s’arrêter vers le Rifugio Lagazuoi, soit une vingtaine de kilomètres. On comprendra vite que ce ne sera pas possible de dormir là.
En chemin, ma première vue vraiment « wow » : des chevaux en liberté. Je n’en avais jamais vu, et il y a quelque chose de très beau là-dedans.


On s’arrête un peu plus loin pour manger nos dernières provisions non lyophilisées avant d’enchaîner une série de montées pas franchement agréables.
Arrivés à un lac, on voit pas mal de gens faire sécher leur tente. Bivouac ou camping hors sentier ? Mystère. On hésite : dormir ici et attaquer Lagazuoi le lendemain, ou monter maintenant et le dépasser ? Lagazuoi est le deuxième refuge le plus haut du trek, impossible d’y dormir aux alentours. Décision : on monte, on le passe et on redescend vers le refuge suivant.
La journée prévue à 20 km finit à 28 km, avec une fin interminable. Heureusement, les vues typiques des Dolomites nous font oublier la difficulté à chaque virage.

On arrive vers 19h30 au Rifugio Dibona, épuisés. On craque pour un repas au refuge, puis on trouve un coin pour dormir à 200 mètres, dans la forêt.
Bilan du jour : 28 km · D+ 1 727 m · D- 1 512 m · altitude max 2 500 m
Jour 3 : Dibona → Camping Cadore (notre plus belle journée)
Premier arrêt : le Rifugio Cinque Torri, adorable, avec enfin une vraie ambiance de refuge. Pour y arriver, descente puis montée en forêt, rien d’exceptionnel. On ne le sait pas encore, mais ce sera la plus belle journée du trek.
Au refuge, Sarah découvre le strudel ricotta, noix de coco et chocolat blanc. Selon elle, la meilleure pâtisserie de sa vie.
Cap sur le Rifugio Nuvolau. En route, un moment magique : le berger redescend tout son troupeau dans la vallée et on partage la route avec une partie des moutons. Quelques centaines de mètres plus loin, la foule arrive : un télésiège permet d’éviter les deux tiers de la montée, donc ça bouchonne jusqu’au sommet. Ce qu’on retient surtout, c’est le grand rocher derrière Cinque Torri : de près on ne saisit pas sa beauté, avec du recul il est sublime.


Au Nuvolau, vue panoramique sur toute la chaîne. On réalise tout le chemin parcouru. Burger bien mérité, puis direction Passo Giau. Petite erreur : on n’a pas vu que le sentier officiel part de la terrasse du refuge (on a l’impression qu’il s’arrête dans le vide). On fait demi-tour et on prend une variante avec un peu d’escalade, rien de méchant.

Passo Giau, c’est un col routier : voitures et motos s’y arrêtent toutes, avec les accélérations qui résonnent pendant toute la marche. Sur place, une sorte de fast-food où l’on commande sur une borne comme au McDo. On ne s’attarde pas.
On file vers le Camping Cadore, à environ 2 km du tracé, pour une douche et une lessive. Et c’est là que vient LE moment de la journée : un plateau d’herbes hautes, vert intense, face à des montagnes magnifiques. On voulait s’arrêter à chaque pas pour prendre des photos.
On se trompe ensuite de direction pendant 1 km et on décide de suivre Maps.me jusqu’au camping. Résultat : un ancien sentier visiblement presque plus emprunté. Et c’était génial. Trois heures sans croiser personne, des chemins sauvages, des passages superbes, enfin loin de la foule. J’y ai même trouvé un arbre en forme de siège pour mon premier « caca montagne » (rappel : on ne laisse rien en montagne, repartez avec votre papier toilette !).
La descente finale, très longue, est violente pour les genoux. Arrivée à 17h45 au camping, qui était top : douche, lessive, et burger au bar (encore).
Bilan du jour : 23,1 km · D+ 1 314 m · D- 1 769 m · altitude max 2 500 m
Jour 4 : Camping Cadore → Rifugio Vazzoler
Les jours commencent à peser, surtout dans les genoux. Début pénible : 3 km de montée sur route vers le Rifugio Città di Fiume. À l’endroit indiqué depuis la route, on tombe sur un éboulement. Plutôt que de chercher, on continue directement vers Passo Staulanza pour ne pas risquer un demi-tour ou de quitter l’Alta Via.
Puis montée 100 % en côte vers le Rifugio Coldai. J’ai voulu mettre un bon rythme et faire le lièvre vers Malga Pidoa, je pense que Sarah avait une furieuse envie de me trucider. Cette portion est facilement accessible en voiture, donc beaucoup de randonneurs à la journée qui montent voir le lac au-dessus du refuge. Honnêtement, la montée était longue et les paysages bien moins impressionnants que la veille.


En haut, repas express pour ne pas arriver trop tard. Une fois passés sur l’autre versant, la vue redevient très belle, avec un lac glaciaire d’un bleu intense. On avance la tête dans les pieds vers le Rifugio Tissi : la matinée nous a mis un coup de barre, et on prend peu de photos. Au croisement, on choisit de ne pas monter jusqu’à Tissi (une centaine de mètres de D+ en moins) et de filer directement vers Vazzoler.
Place à la descente, qui tape dans les articulations mais reste progressive. Sur la fin, Sarah n’en peut plus des panneaux : « Vazzoler 45′ », puis deux kilomètres plus loin… « Vazzoler 50′ ». Ces deux derniers kilomètres lui ont semblé en faire dix.
Arrivée au Rifugio Vazzoler vers 16h30 : enfin le temps de souffler. Grosse bière, gros sandwich, discussion avec des Américains rencontrés sur place. Vers 18h30, le coup dur : il faut repartir chercher un spot de bivouac. Tout est en pente, pas trois mètres de plat. Par chance, on trouve un coin sous un sapin, caché de la route et facile d’accès. Et en prime, un coucher de soleil magnifique sur les parois.

Bilan du jour : 23,4 km · D+ 1 361 m · D- 1 211 m · altitude max 2 205 m
Jour 5 : Vazzoler → Rifugio Pramperet (et retour à la bergerie)
Départ très tôt après une bonne nuit au chaud. On attaque la portion qu’on a sans doute le moins aimée : un flanc de montagne avec une immense paroi à gauche, à l’ombre, alternant pierriers et forêt. 3h30 et 9,3 km sans croiser qu’une seule personne. On commence à se demander si on n’a pas déjà vu le plus beau et si on ne marche plus que pour marcher. On nous avait prévenus : la seconde partie est plus sauvage.
Sur l’autre versant, retour au soleil et petite randonnée tranquille jusqu’au Rifugio Carestiato. Juste avant d’arriver, je me tords la cheville. Ravi.
Pendant la pause gâteau, la question tombe : est-ce qu’on va jusqu’au bout ? Pas par manque de forces, mais parce qu’on doute que les paysages nous emballent encore. On appelle un ou deux taxis par curiosité… vu les tarifs, l’option est vite écartée.
On repart vers Passo Duran, à seulement 2,4 km, pour le déjeuner. À éviter : nourriture moyenne et repaire de motards, avec bruits de moteurs en continu.
Dernière étape : 11,4 km jusqu’au Rifugio Pramperet, surtout de la forêt et des pierriers. Sarah, qui en a ras-le-bol, se met à avancer comme une fusée et j’ai du mal à suivre. Mais j’ai adoré être tiré comme ça. On passe devant une bergerie que le refuge nous avait conseillée pour dormir, mais on décide de pousser jusqu’au refuge. Plus vraiment d’envie, presque plus de photos : on veut juste avancer, mais savoir que c’est la veille du dernier jour met du baume au cœur.
Arrivée vers 17h00 à Pramperet. Par curiosité, on demande s’il reste deux lits : non. Une bière et un gâteau plus tard, la décision est prise en une seconde : on retourne à la bergerie, 3 km en arrière. De la pluie et de l’orage sont annoncés, il nous faut un toit.

La bergerie est déjà pleine avec cinq voyageurs, mais il reste la grange, où deux personnes sont installées. On les rejoint. Pendant la nuit, une pluie d’une violence folle : sous tente, on aurait subi et tout notre matériel aurait été trempé. Quelle chance de n’avoir eu de pluie que cette nuit-là.
Bilan du jour : 27,9 km · D+ 1 683 m · D- 1 578 m · altitude max 2 009 m
Jour 6 : Bergerie → La Pissa (l’arrivée)
Dernier réveil, direction La Pissa, terminus de l’Alta Via 1. On zappe volontairement les refuges Pian de Fontana et Bianchet pour une variante directe. (Spoiler : entre le retour à la bergerie et la distance jusqu’à La Pissa, on ne gagne pas vraiment de kilomètres.)
Pour la deuxième fois, on se retrouve sur une variante ultra sauvage où l’on se demande si on va arriver au bout. Le sentier disparaît par moments, des arbres tombés obligent à escalader ou contourner, et on doit même traverser un pont en bois au-dessus d’un ravin d’une dizaine de mètres dont les planches sont à moitié cassées. On saute en priant pour ne pas passer à travers (désolé maman). Pour couronner le tout, un crachin constant trempe chaussures et équipement (voir mon équipement).
Et en bas, cerise sur le gâteau : 2 km au bord d’une route à 90 km/h, sans trottoir, pour rejoindre l’arrêt de bus.
Ce que je retiens
- Faisable en 6 jours, mais au prix de journées de 23 à 28 km et de quelques soirées à chercher un spot à la frontale. Si vous voulez profiter, prenez plus de temps.
- La première moitié est la plus spectaculaire (Biella, Lagazuoi, Cinque Torri, Nuvolau, le plateau vers Cadore). La seconde est plus sauvage et plus solitaire.
- Les refuges italiens sont plus proches de l’hôtel que du refuge, mais leurs pâtisseries valent le détour à elles seules.
- Le bivouac n’est pas autorisé : renseignez-vous et assumez vos choix en conséquence.
- Les variantes peu fréquentées nous ont offert certains de nos meilleurs moments… et quelques frayeurs.

